Comment avez-vous formé votre équipe, le Concert d’Astrée ?

Depuis le Conservatoire, je côtoyais beaucoup de musiciens dont l’approche de la musique baroque était très différente de celle de leurs aînés.
Ce sont d’abord les cordes qui donnent leur couleur à l’ensemble. Dans le Concert d’Astrée, la plupart des cordes ont suivi un troisième cycle moderne et un troisième cycle baroque, à commencer par le premier violon, Stéphanie-Marie Degand. Ces musiciens possèdent une souplesse extraordinaire.

Comment choisissez-vous les chanteurs ?

Je suis d’abord attentive à la qualité de la voix et la capacité à s’approprier un style. J’adore dans mon travail leur faire découvrir de nouvelles partitions, un nouveau répertoire : quelle émotion et quelle joie d’entendre quelqu’un ornementer Cavalli ou Monteverdi pour la première fois, de révéler le sens de l’improvisation d’un autre sur un da capo händélien, de découvrir une nature de tragédie sur un Lully ou un Charpentier comme si ces pratiques étaient les leurs depuis toujours.

Y a-t-il une légitimité pour un interprète baroque en dehors de la redécouverte de partitions oubliées ?

Vous savez, il y a déjà plusieurs générations parmi ceux qu’on appelle “les baroqueux”. La première génération des découvreurs a fait un travail extraordinaire et j’ai une passion particulière pour ces grands aînés, envers lesquels je me sens très redevable ; notamment pour tout ce que j’ai appris en faisant de la musique avec eux. Leurs découvertes font maintenant partie de notre héritage.
La particularité de ma génération, la mienne en tout cas, est d’avoir découvert, appris ce répertoire en le jouant, pas en bibliothèque. D’où un sentiment d’intimité qui me fait dire que nous avons la mission de rendre ce patrimoine complètement vivant. Je rêve d’une époque où les tragédies de Rameau seraient aussi représentées et aussi différemment interprétées que les opéras de Mozart !

Qu’est-ce que l’authenticité du style pour vous ?

Avant tout une pratique, un travail d’approfondissement presque quotidien, certainement pas une affaire de dogmatisme. Je suis une instinctive. C’est en jouant une musique que peu à peu j’en dépasse les exigences et en découvre les évidences, que peu à peu le style s’impose. Avec un souci très important, ne pas faire passer la rhétorique avant la vie, privilégier le naturel.
Naturellement je travaille aussi sur les traités mais il faut aussi savoir les questionner : ne sont-ils pas eux-mêmes déjà les premières interprétations d’un style?

Si vous deviez qualifier votre propre style de direction, par rapport à celui de vos confrères, comment le feriez-vous ?

Mon obsession, ce sont les mots, l’histoire – même ceux qui sont sous-jacents dans la musique instrumentale. C’est la raison pour laquelle je me sens si proche des chanteurs : pendant Orfeo par exemple, en écoutant Ian Bostrigde chanter, il me semblait souvent qu’il allait au-delà même du mot, j’entendais ces vertigineux sous-entendus qui passent derrière les mots, dans son propre timbre. La musique fait affleurer – en particulier chez les chanteurs – des éléments profondément personnels. Les musiciens, eux, ont aussi le verbe, mais comme dans un film muet; ils le prononcent par leur instrument. C’est à mon avis le verbe qui engendre le rythme : le rythme, c’est la vie.

Et vous qui êtes-vous Emmanuelle Haïm ?

Je suis une passionnée, j’aime tout, enfin presque tout, le cinéma, la cuisine, la danse, le bateau… et naturellement la musique, toute la musique. Adolescente, la découverte de Bach m’a conduite vers le Baroque mais j’adore aussi Schumann, Ravel, Stravinsky. Ils me manquent parfois.
Mais il y a encore tellement à approfondir dans le XVIIe siècle par exemple…
Ce goût des métissages, je crois que je le dois à ma famille où je retrouve d’un côté des organistes, facteurs et maîtres de chapelle bretons, et j’ai naturellement beaucoup de tendresse pour eux, et de l’autre, des familles juives de Turquie et de Grèce, musiciens eux aussi, mon ouverture sur l’Orient, le rêve…
Grâce à ma famille, j’ai découvert la musique très jeune.
Cette passion est rapidement devenue une évidence personnelle. J’ai envie de dire que j’aime de plus en plus la musique.

Extraits de propos recueillis par François Lafon
pour Le Monde de la Musique (mars 2004 )

Dermoncourt et Jérémie Rousseau
pour Classica (mars 2004)

Guy Perrier (avril 2004)